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Une chanson dooouce que me chantait mon robot


Si comme moi vous avez eu une pensée pour Terminator quand, pour la première fois, vous avez parlé à votre téléphone intelligent pour lui demander si la boulangerie du coin était ouverte, alors cet article va vous intéresser. Les autres, ne vous moquez pas trop, parce que c’est en 2029 que le célèbre film de James Cameron situe notre déroute face aux machines. Ce qui nous laisse encore 12 ans pour parler bêtement à nos téléphones avant que ceux-ci décident d’eux-mêmes de se passer de nous et de nos envies de viennoiseries. Et un peu moins si vous vous appelez Sarah Connor, bien entendu. Mais avant d’en arriver là, on va parler de notre cerveau, des synthétiseurs vintages, et d’un petit singe.

Les robots de 2017

12 ans donc… Et ce délai de survie pourrait même être plus court encore, vu ce que nos (pour le moment) amis les robots ont été capables de réaliser en 2016. Oh, rien de très inquiétant à première vue, on est loin de SkyNet qui nous exterminera dans le futur. Disons qu’on est encore dans le fantasme de l’intelligence artificielle. Mais on y vient, notamment grâce à la robotique humanoïde ou au Deep Learning (apprentissage en profondeur). Voyons un peu ça: Nous avons un robot qui marche et qui trébuche comme un mec bourré, un programme qui se prend pour Rembrandt, un autre pour les Beatles, et d’autres encore qui écrivent un scénario bizarre de court métrage ou un poème tout pourri.

Pour nous, humains, le résultat semble souvent ridicule ou pas très renversant artistiquement mais les moyens mis en œuvre par les chercheurs, eux, sont impressionnants. En particulier le Deep Learning dont le principe consiste à imiter le fonctionnement du cerveau humain, en apprenant par l’expérience. Le programme informatique est donc programmé pour apprendre, pour comparer et analyser la masse d’informations qu’on lui soumet, afin d’en tirer une nouvelle création. Le but ici, n’est donc plus d’assister le créateur (comme le fait par exemple un correcteur d’orthographe ou un logiciel de dictée vocale) mais bien de créer lui-même une chose nouvelle. C’est ce que certains instigateurs de ces programmes aimeraient qu’on appelle des intelligences artificielles. Mais en réalité cette expression est au mieux un raccourci de langage, au pire un mensonge plus gros qu’eux.

Les robots font-ils de l’art?

Sérieusement, à ce stade de la science on ne devrait pas parler d’intelligence pour ce qui est une formidable rapidité de calcul au service d’un programme intelligemment structuré. Je ne suis pas expert en programmation (vous non plus sans doute), mais on sait tous que malgré la puissance technologique du procédé, celui-ci reste une pâle imitation du fonctionnement du cerveau humain. Un cerveau qui serait dégagé des affects, des doutes, de l’inconscient, de l’enfance, de l’humour, et tout ce qui fait que nous autres les humains sommes ce que nous sommes. C’est vrai, la tentation est forte d’appeler ces créations de l’art parce qu’elles nous surprennent ou nous rappellent des œuvres humaines connues. Face à elles, on est un peu comme face à Atlas, le robot de Boston Dynamics: Le voir trébucher dans la neige le rend incroyablement humain, à tel point qu’on est gênés quand il se fait bousculer ou frapper (pour la science) par un chercheur du labo. Mais tout ça n’est qu’une forme d’empathie, et ça, c’est un truc terriblement humain. Ainsi, il en va du robot comme de la musique: Le fait que ces programmes imitent un des parcours intellectuels qui nous permettent de créer une œuvre d’art ne suffit pas à considérer que leur résultat en est une aussi. Heureusement on est à peu près tous d’accord là-dessus (les humains, parce que les robots, ces loosers, n’ont même pas d’avis).

Mignon n'est ce pas?… C'est parce que nous projetons tout ce que nous sommes sur ce qu'il n'est pas (photo: Pixabay, Bamenny).

Mignon n’est ce pas?… C’est parce que nous projetons tout ce que nous sommes sur ce qu’il n’est pas (photo: Pixabay, Bamenny).

Sauf que ces programmes sont créés pour fonctionner en autonomie, et c’est justement ce qui nous déstabilise. La création qui découle du processus n’est pas connue à l’avance, ou à peine même imaginée, par l’humain qui le déclenche. Alors que penser de ces créations? De quoi s’agit-il? Tout dépend certainement de l’écart entre l’intention humaine de départ et le résultat délivré par le programme. Tout dépend donc du rôle joué par le programme dans la créativité du musicien.

Chez les français de Hexachords on présente le logiciel Orb Composer comme un nouveau moyen de créer de la musique. Un peu comme un assistant du créateur qui le libérerait des tâches les plus fastidieuses et les moins créatives. Avec cette vision, on peut considérer que c’est un outil, un stimulus de la créativité. Discours et vision assez proches chez les chercheurs parisiens derrière le logiciel Flow Machines, financé par Sony, à qui l’on doit le nouveau morceau à la sauce Beatles. Pour ces inventeurs, la force du logiciel est de proposer aux compositeurs des pistes de création nouvelles puisqu’il n’est pas tributaire du bon goût, de la culture, ou des règles implicites et parfois encombrantes du monde de la musique. Nourri des morceaux préexistants qu’on lui donne à analyser, il fonctionnerait en fait comme le fait le cerveau quand il a des réminiscences (la cryptomnésie, on en a parlé ici), mais beaucoup plus rapidement.

Ainsi, on est tentés de comparer les questionnements d’aujourd’hui face à ces programmes avec ceux formulés à la fin des années 70 à l’égard des synthétiseurs. L’histoire retiendra les synthés comme des outils fantastiques, qui ont nourri nos imaginaires, révolutionné la musique, la façon d’en faire, et d’en jouer (c’est un synthé lover qui vous le dit). Mais pourra t-on dire la même chose des algorithmes de création?

Peut-être, mais rien n’est moins sûr (oui, réponse de normand).

Les synthés et les sampleurs n’ont pas vraiment modifié le rôle du compositeur. C’est toujours lui qui fait ses propres recherches, dans une succession de choix qualitatifs et artistiques, comme avec n’importe quel outil musical. Or, on voit déjà se dessiner une autre fonction à ces algorithmes de création, et il y a fort à parier qu’on les utilise à terme différemment. Non pas comme des outils, mais comme un substitut de créativité. Serais-je pessimiste? En fait, on en est déjà là. Il n’y a qu’à visiter les sites de service de création de musique par IA pour s’en rendre compte: La musique se crée par style, par humeur, par tempo, par couleur, par timing, par rapprochement d’artistes connus… Il est possible que cela permette très bientôt de sonoriser des jeux vidéos en temps réel. Et il est possible aussi que ces outils viennent marcher sur les plates-bandes de la musique d’illustration… Pas certain que les compositeurs humains du secteur (de fins spécialistes des genres musicaux dédiés à l’image) voient d’un très bon œil l’arrivée de ces solutions clés en main. Surtout si, comme avec Jukedeck,  les créations finales sont libres de droit. Vous les voyez venir les embrouilles?

La question derrière les questions

Au delà du mérite, au delà de la qualité musicale, qui sont évidemment des questions qui comptent, se posent celles de la propriété intellectuelle. Avec ces (soit-disant) intelligences artificielles est-on en présence d’une œuvre protégeable, et à qui appartient-elle?

En France, comme dans beaucoup d’autres pays, une création peut être protégée par le droit si elle est une œuvre de l’esprit originale. Elle doit porter l’empreinte de la personnalité de l’auteur, on doit donc y retrouver la manifestation de sa conscience. On comprend très vite que ce que créent les robots ne répond pas à cette définition. On est en fait dans la même situation qu’avec les animaux, à qui la jurisprudence refuse depuis longtemps d’accorder la personnalité juridique, et donc la capacité à créer des œuvres de l’esprit. Les créations des robots suivent dont le même chemin que le célèbre selfie de ce petit singe: Le domaine public. Et s’il y a une zone du droit qu’apprécient peu les industries comme celles de la musique, du cinéma, ou de la technologie, c’est bien celle du domaine public.

Parce qu’à côté du robot il y a deux autres intervenants: Son programmateur et son utilisateur. Le programmateur a créé l’intelligence du robot, sa façon de raisonner, de hiérarchiser les opérations et la façon de traiter la masse d’informations. En somme, il lui a donné les moyens de calculer. L’utilisateur, lui, a nourri le robot des informations qu’il a choisies. Il lui ainsi donné de la matière à calculer. L’un comme l’autre ne peuvent pas être reconnus comme auteurs, puisqu’ils ne sont pas intervenus directement et pleinement dans le processus intellectuel de création. Mais le programmateur et l’utilisateur ne sont pas étrangers à l’objet créé. Et on voit mal pourquoi ils ne chercheraient pas à s’approprier ce résultat, et surtout les fruits qui en découlent. Quitte à distordre les fondamentaux du droit d’auteur (ça ne serait pas la première fois). Parce que la propriété, c’est un réflexe pour nous les humains. C’est d’ailleurs ce qu’explique le calendrier de l’avent du domaine public 2015 à propos du selfie de singe: « Nous sommes conditionnés à penser que toute forme de création doit nécessairement avoir un titulaire de droits, à tel point qu’il nous est devenu difficile d’imaginer une œuvre qui appartiendrait à tous ». Ce qui est vrai aujourd’hui le sera encore plus demain. Surtout si c’est un robot qui crée gratuitement, rapidement, et à notre place, de la musique, des scénarios, des livres… et bien plus encore! Pourquoi laisser à tous ce qui ne coûterait presque rien et qui pourrait rapporter beaucoup à quelques-uns? Il faudrait poser la question, par exemple, aux mexicains qui boivent du coca par manque d’eau potable. Ça serait sans doute assez éclairant…

Pixabay - Activedia

(photo: Pixabay, Activedia)

Vertiges au Parlement Européen

Depuis plusieurs mois déjà, ça discute au Parlement Européen. La commission des affaires juridiques vient d’adopter un projet de résolution demandant à la Commission d’instaurer des règles européennes en matière d’intelligence artificielle. L’eurodéputée Mady Delvaux, rapporteure du texte, propose d’accorder aux robots la personnalité juridique, à l’image de ce qui a été fait pour les personnes morales. C’est également la position de l’avocat Alain Bensoussan. Il en découlerait des conséquences dans tous les domaines du droit, propriété intellectuelle bien sûr, mais aussi et surtout au niveau de la responsabilité civile et pénale (pensez aux voitures sans conducteur), du droit social (pensez au marché du travail), des règles éthiques, etc. Le débat est complètement vertigineux, mais certainement nécessaire, compte tenu de la lenteur du processus législatif et de la vitesse exponentielle des progrès électroniques.

Comme l’écrit le perspicace Neil Jomunsi, « S’il est une chose dont on peut être certain en matière de propriété intellectuelle et de droit d’auteur, c’est bien celle-ci : toute modification législative proposée par l’industrie, et non par les créateurs eux-mêmes ou la société civile, se fait au détriment de ces deux derniers ». Autant être conscients dès aujourd’hui des forces en présence dans ces grands débats. La personnalité juridique est une chose, mais les règles qui en découlent dans ces pans du droit en sont d’autres. Tout est à bâtir. Et tout porte à penser que les rapports de force seront une fois de plus déséquilibrés, comme ils le sont déjà aujourd’hui. Il suffit de constater comment s’établit le partage de la valeur quand nos œuvres circulent sur les réseaux… (j’en parlais ici). Alors si on doit opposer les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) aux utilisateurs de leurs robots, et bien on a des raisons d’être un peu inquiets. Certes, une chanson de Jul n’a jamais tué personne (pas entièrement en tout cas), mais elle a au moins  le mérite de rémunérer son créateur humain autotuné. Si demain des monstres industriels réussissent à s’emparer de ces nouvelles règles de propriété intellectuelle, pas certain qu’on puisse en dire autant.

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