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Christine and the Queens, l’intime et le droit


Voilà un moment qu’une affaire de plagiat n’était pas venue animer les internets. Avec son lot d’imprécisions, de raccourcis intellectuels, et de jugements hâtifs. Le plagiat, c’est comme la coupe du monde: S’il y a 60 millions de sélectionneurs de foot devant la télé, on compte facilement quelques millions de juges en PLA devant l’ordi. Dans leurs viseurs cette fois-ci, Chris(tine and the Queens), à qui on reproche de s’être un peu trop facilité la tache avec son logiciel de musique préféré.

Quand l’intime fausse la réflexion

La vidéo accusatoire a de quoi surprendre. On y voit un utilisateur de Logic Pro, logiciel musical de Apple, en train de reconstituer la trame du nouveau tube de Christine, « Damn, dis-moi », en 1 minute. Quelques clics dans la bibliothèque de sons et de boucles audios proposée par le logiciel… un clavier eighties, une rythmique, une guitare funky, et voilà que le squelette de la chanson apparait, à quelques détails près que seules des oreilles affûtées remarqueront.

Qu’y a t-il de plus troublant dans cette vidéo? La démystification en un temps record d’une artiste souvent admirée? Le sentiment que le vidéaste cherche à dénoncer quelque chose, investi d’on ne sait quelle mission de lanceur d’alerte? Les qualités d’accroche des boucles sonores proposée par Logic Pro? L’apparente et insolente facilité avec laquelle on peut créer un tube avec ces outils d’aujourd’hui?

Les questions que pose cette vidéo et les débats qu’elle génère ne prouvent qu’une seule chose: Il est impossible de débattre de la valeur d’un artiste en ne s’appuyant que sur ses méthodes de création. C’est sans fin, irrationnel, chargé de subjectivité, et le plus souvent stérile. Le résultat est toujours le même: Ça nous convient ou non, selon la définition qu’on se fait intimement d’un artiste, ou des fantasmes qu’on projette sur sa créativité. Certains taxeront la démarche de paresseuse, d’autres l’accepteront comme une forme de sérendipité musicale, d’autres encore comme un simple gain de temps pour développer tout le reste.

La belle arme du « crime », avec plein de musique dedans (Publicité Apple).

Chacun est libre d’apprécier ou pas la méthode de composition de Chris, qu’elle assume parfaitement d’ailleurs, comme de nombreux autres artistes pop ou rap. Et comme le faisait Gainsbourg avec les partitions de Chopin, bien avant eux. En revanche, s’appuyer sur son ressenti intime (aigreur, déception, enthousiasme) pour décider si elle a le droit de le faire ou pas, c’est se tromper de débat.

Plagiat, contrefaçon?

Plagiat, contrefaçon, puisque ce sont les chefs d’accusation agités par les « spécialistes » es création artistique, sont des notions bien définies en droit. Alors autant les connaitre un peu avant de les manipuler. On en parlait d’ailleurs en détails dans cet article, le plagiat est une fourberie non condamnable, et la contrefaçon est un délit punissable. Quid du dernier morceau de Chris?

Ni l’un ni l’autre!

Pour la simple raison que ces boucles sonores utilisées sont « libres de droits ». Plus exactement, les créateurs de ces éléments musicaux ont cédés leurs droits à l’éditeur du logiciel, qui les offre à ses clients. Elles font donc partie intégrante du logiciel Logic Pro, en tant que matière première disponible pour tous ses utilisateurs, conformément à la licence d’utilisation (extrait). Chacun a donc parfaitement le droit d’utiliser ces boucles musicales pour créer son propre morceau, et le commercialiser. Seule la commercialisation de ces boucles en tant que ressource, sans modification, ou sans intégration dans une autre création, est interdite. Voilà, fin du débat.

Quant à la valeur de son œuvre « Damn, dis-moi », si on peut formuler quelques regrets sur le plan strictement artistique, en droit, on est prié de mettre ses affects de côté. Le morceau est certes construit à partir d’éléments libres de droits, mais une oreille attentive entendra clairement que ces boucles ont été rejouées, et très légèrement modifiées. Atmosphère identique, mais matériel sonore personnalisé. Mais surtout, le travail artistique ne s’est évidemment pas arrêté là. Comment faire l’impasse sur les arrangements, le texte, la mélodie, l’interprétation? Il n’y a aucun doute sur l’apport créatif de l’artiste, sur l’empreinte de la personnalité de l’auteur, et donc sur l’originalité de l’ensemble.

Dans les cas de contrefaçon, le juge cherche à comprendre le parcours intellectuel de l’artiste. Ici, ce processus créatif est assez facile à retracer, ou du moins à imaginer: Parcours des boucles dans la bibliothèque Logic, coup de cœur et sélection (#sérendipité #décision), recherche de combinaisons agréables à l’oreille, adaptation de la tonalité à la tessiture de sa voix, développement d’éléments secondaires, écriture, enregistrement, mixage. Voilà un processus créatif tout à fait banal aujourd’hui. Et qui a dû prendre plus de temps que pour en faire l’étonnante reconstitution dans la vidéo infamante.

Moralité:

Juridiquement, aucun souci. Point.

Artistiquement, soyons justes: Ce qu’on a accepté en souriant pour Gainsbourg avec Chopin, ou pour Massive Attack et Daft Punk (liste d’emprunts plus longue que cet article), acceptons-le pour Chris, même si ça semble outrageusement facile en 2018. Quand l’intelligence artificielle fera son entrée dans les logiciels de production musicale, là, on aura réellement matière à réfléchir!

 

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