En pratique

Les mots pour le dire / fail #5: « On a donné les éditions »


Le problème avec le droit, c’est qu’on en fait toujours sans le savoir, alors parfois, mieux vaut savoir qu’on en fait, ça évite bien des problèmes. Oui, cette phrase tourne sur elle-même, et c’est à l’image de ce qui vous attend si vous ne veillez pas un minimum à votre jargon. Parce que pour bien vous entendre avec vos partenaires, parler la même langue, c’est pas inutile.

« On a donné les éditions pour cet artiste, mais on a gardé les droits pour le reste »… Pardon?

Voilà le type de phrase prononcée à la va-vite entre deux auto-producteurs, et qui contient assez d’approximations pour créer un grand bazar dans l’esprit de l’un ou de l’autre. Ou des deux. Je l’ai entendue de nombreuses fois, et quand j’ai cherché à savoir ce que mon interlocuteur voulait dire précisément, et bien c’était parfois pas beaucoup plus clair.

Parler des « éditions » en musique, c’est faire un raccourci de langage. Un raccourci généralement indolore entre pros, mais parfois un peu flou pour les auto-producteurs ou tous ceux qui n’y sont pas familiers. Éditer, c’est quoi? C’est publier, mettre en vente, assurer l’exploitation commerciale d’une création. Encore faut-il savoir de quelle création on parle. S’agit-il de l’œuvre musicale ou de l’enregistrement de cette œuvre? La distinction est essentielle. Dans le langage pro, on appelle en général les « éditions », ou le « publishing » tout ce qui touche à l’exploitation d’une œuvre, donc au circuit des droits d’auteur. Mais si on parle des « éditions phonographiques », c’est pour désigner l’exploitation de l’enregistrement de l’œuvre (le phonogramme), et donc le circuit des droits voisins du producteur. Ce n’est évidemment pas la même chose!

(Si vous ne distinguez pas bien droits d’auteur et droits voisins, cet article pourra vous y aider). Rappelons que les droits voisins ont été reconnus en France en 1985, 2 siècles après les droits d’auteurs. Voilà probablement la raison pour laquelle, dans le langage usuel des professionnels, « les éditions » tout court concernent les droits d’auteur, et qu’on doit se forcer à préciser « les éditions phonos » dans le cas des phonogrammes.

Le risque de confondre ces deux notions est de ne pas savoir ce qu’on confie à un professionnel, et de signer un contrat d’édition sans comprendre son étendue réelle. Et ne pas comprendre, c’est toujours prendre un risque. D’abord un risque pour soi, par exemple si le partenaire est de mauvaise foi et « oublie » de repartager les droits tirés des éditions phonos. Mais aussi un risque pour les autres, si l’édité signe un autre contrat d’édition qui viendrait se superposer au premier.

Moralité:

Au diable les raccourcis de langage et les expressions pros qui claquent! Soyez humbles et précis. Lorsque vous parlez d’éditions, faites l’effort de distinguer droits d’auteurs et droits voisins. Surtout si vous avez la triple casquette auteur/compositeur/producteur, et vous êtes de plus en plus nombreux dans ce cas. Vous ne perdrez rien à être précis. Ça ne coûte que 5 secondes dans une conversation, 1 ou 2 mots dans un mail. Mais ça peut éviter quelques beaux imbroglios!

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